
Depuis le début des années 1990, l'Europe et donc la Suisse ont vécu une crise économique aujourd'hui en voie de résolution. C'est alors que les dépenses de santé ont été remises en question. Quels que soient les modes de financement et ils varient d'un pays à l'autre, on conteste aujourd'hui le bien-fondé des coûts engendrés le plus souvent à la suite d'une décision médicale prise dans le cadre du colloque singulier qu'est la consultation.
En Suisse, la loi sur l'assurance-maladie prévoit que les traitements soient adéquats, scientifiquement prouvés et économiques. Elle demande aux professionnels de la santé et aux assureurs (qui sont privés en Suisse), de mettre en place des structures de contrôle à cet effet.
Le rôle du médecin est donc aujourd'hui en train de changer. Peu de monde, que ce soit parmi la population ou parmi la corporation médicale, ne l'a encore compris. A tel point que la formation des médecins et d'autres professions aussi, telle que celle des pharmaciens, n'a de loin pas encore intégré les changements nécessaires pour assurer les connaissances que les lois nous obligeront à assumer.
Dans les dix ans à venir, les pays européens vont avoir à former des spécialistes et sous spécialistes qui oeuvreront à la demande de leurs confrères praticiens de premier recours, véritable plaque tournante du système de santé avec comme nouvelle tâche celle de devenir gestionnaires des soins et responsables des coûts engendrés.
L'accès aux spécialistes sera contrôlé et le libre choix du médecin n'existera plus. Cette évolution fort regrettable sur le plan relationnel et vis-à-vis de la liberté individuelle sera dictée par une impossibilité pour les états de réguler et de gérer les coûts de la santé. Le résultat de cet échec poussera les politiciens à diminuer le rôle de l'Etat et à mettre en place des systèmes liés au managed care. Je définirais ce dernier comme étant une structure de contrôle des coûts par le développement d'une concurrence et d'un marché libre qui échappent aux contrôles étatiques.
La loi suisse porte en elle le germe de cette libéralisation puisqu'elle exige déjà, comme je l'ai dit plus haut, des partenaires qu'ils contrôlent entre eux l'économicité, la qualité et l'adéquation des soins. Or, qui dit contrôle, dit pouvoir et on assiste aujourd'hui à une lutte acharnée pour s'approprier le contrôle des soins.
Les dangers d'une telle évolution ne sont pas inconnus, et comme souvent pour nous Européens, il suffit de se tourner vers les USA pour en avoir un avant-goût : médecine de classe, abandon de la solidarité dans l'assurance de base, médecine technocratique et explosion des coûts liée à la sur-utilisation des biens dans un marché qui n'obéit qu'aux lois économiques sont les principaux écueils à éviter.
Saurons-nous inventer un managed care social et humain ou laisserons-nous les économistes et les juristes dicter leur loi dans un domaine où ils n'ont pour compétence que la connaissance des chiffres et des arbres décisionnels, seul l'avenir nous le dira.
Quoiqu'il en soit, nous, professionnels de la santé, avons intérêt à participer activement à la mise en place de ces nouvelles structures, ne serait-ce que pour nous garantir un certain pouvoir décisionnel et une autonomie suffisante pour nous permettre de continuer à offrir des soins de qualité et de travailler dans un cadre humain et non pas purement axé sur la rentabilité ou le rapport coût/efficacité.
Dans la médecine occidentale, le médicament tient une place primordiale. Son utilisation est massive et la richesse de nos pays fait que son accès est très facile pour la grande majorité des consommateurs.
En Suisse, plusieurs groupes de pression, dont une partie de l'industrie pharmaceutique, ont tenté ces dernières années de transformer le médicament en banal bien consommable à l'image de ce qui se passe aux USA où on le vend dans les drug stores. Les risques réels en terme de santé publique ont fait échouer ces projets. Mais au-delà de leurs pouvoirs pharmacologiques, les médicaments sont chargés d'une symbolique qui devrait rendre leur utilisation encore plus prudente. Lorsque le médecin prescrit un traitement, c'est une part de lui-même qu'il transmet à travers le médicament, ce transfert d'objet, si on ose l'appeler ainsi, n'est pas anodin. Comme patient, je choisis mon médecin. Pour moi, c'est le bon médecin et le traitement qu'il choisit est celui qu'il estime le plus efficace pour mon problème, son savoir et sa force sont transmis dans cette pilule. Ce transfert va bien au-delà de l'effet placebo, qu'il existe ou non, c'est toute la relation thérapeutique qui est en jeu et la confiance est incontestablement l'élément primordial pour la réussite de la relation médecin-patient. Cette magie qu'est la relation humaine ne doit pas être brisée sous prétexte qu'elle n'est pas mesurable, elle ne doit pas être mise à mal sous prétexte d'économie, les politiciens et les assureurs n'ont pas la responsabilité de la santé individuelle des gens. Il leur appartient de créer un cadre propice au développement d'une santé publique efficace, mais rien de plus.
C'est à nous professionnels de la santé qu'incombe la tâche d'effectuer des choix judicieux et de mettre en place des procédures permettant de garantir l'économicité et l'adéquation de nos traitements.
Dr Richard Nyffeler
Président de la Société de médecine du Canton de
Fribourg
Partie d'une conférence présentée lors du Congrès mondial de la pharmacie et des sciences pharmaceutiques, Fédération internationale pharmaceutique (FIP), Singapore, septembre 2001.