
Cercles de qualité. Les assureurs n'en veulent plus de ces cercles, malgré les millions économisés. Le conseiller national Jean-François Steiert en appelle à la Confédération.
L'étude demandée aux professeurs Olivier Bugnon et Martine Ruggli a livré ses premiers résultats. Les «cercles de qualité» (groupes de concertation de >médecinset de pharmaciens) actifs dans les cantons de Berne, Fribourg, Neuchâtel, Valais, Tessin, Vaud et Zurich, ont permis d'économiser plusieurs millions depuis 2004. En moyenne cent mille francs par médecin. Ces cercles, pour couvrir leurs frais de fonctionnement, ont trouvé un financement provisoire pour 2005 et 2006, dans les conventions tarifaires entre les deux parties.Le problème, c'est que rien n'a été fixé pour 2007-08 et que, pour 2009, les assureurs ont déjà annoncé qu'ils ne poursuivraient pas l'exercice. Par ailleurs, dans les autres cantons, ces frais de fonctionnement ont été pris en charge par les associations professionnelles (médecins et pharmaciens). Ainsi, faute d'intérêt de la part des caisses, ce système pourrait disparaître.
L'étude de Bugnon et Ruggli montre la différence de coûts obtenue par comparaison entre un groupe témoin de>médecins hors système des cercles et ceux qui en font partie. Alors que le groupe témoin voyait le coût des médicaments, calculé par patient, augmenter de 7,3% entre 2004 et 2007, ce coût a baissé de 5% (jusqu'à 8,5% à Neuchâtel) dans les «cercles de qualité».
Les collègues signent
L'économie globale réalisée se chiffre à environ 10 millions de francs. A Fribourg, où les cercles ont vu le jour en 1998, l'économie cumulée se monte à 230 000 francs par médecin. En Valais et à Neuchâtel, où les cercles sont opérationnels depuis 2002, l'économie avoisine les 100 000 francs. Dans le canton de Vaud, depuis 2005, le chiffre est de 15 000 francs.
Ces économies s'expliquent par le fait qu'en discutant et en échangeant leurs expériences,médecins et pharmaciens arrivent à éviter la prescription de médicaments trop chers, parfois inutiles. C'est aussi un gain de qualité. Pour le conseiller national Jean-François Steiert, socialiste fribourgeois, investir dans les «cercles de qualité» est hautement rentable et il serait regrettable d'y renoncer.
Dans une motion qu'il vient de déposer, il demande au Conseil fédéral de prévoir dans la loi sur l'assurance-maladie (Lamal) une disposition qui permette de financer ces cercles. Il précise que cet ajout ne serait inscrit définitivement dans la Lamal que si le bénéfice retiré (économies) est «significativement» supérieur aux frais engagés dans la promotion des cercles.
La motion du député fribourgeois a été cosignée par 33 collègues de tous les bords, des Verts à l'UDC (dont le Zurichois Toni Bortoluzzi, influent dans les questions desanté). Du côté des pharmaciens, on appuie pleinement cette motion, regrettant que les assureurs ne considèrent que les économies à très court terme, au lieu de voir le double gain (coûts et qualité) pourtant clairement établi. I
Les doutes des assureurs
Comment expliquer que les caisses puissent cracher sur des millions d'économies? «Nous avons fait nos propres calculs et nous ne contestons pas les résultats obtenus dans le domaine des médicaments. Les économies sont réelles», dit Fabienne Clément, membre de la direction de santésuisse. Le problème, dit-elle, est que le coût global des cabinets médicaux concernés n'a pas diminué. «De là nos doutes et nos interrogations.» Pour l'instant en effet, les données à disposition ne permettent pas de comprendre pourquoi les médecins concernés ont dépensé davantage dans d'autres secteurs de prise en charge: des consultations plus nombreuses? plus de physio? «Ce ne sont que des hypothèses. On n'a pas de réponse, mais le phénomène a été observé en Valais comme à Fribourg.» Au bilan global, les cercles de qualité ne seraient donc pas aussi économiques que le disent les pharmaciens. «Et il n'est pas exact d'affirmer que nous laissons tomber le modèle. La réflexion continue», assure Fabienne Clément. Le fait que des cercles de qualité existent dans certains cantons, sans que les assureurs aient besoin de les financer, pourrait peser aussi dans la balance.
François Nussbaum
«Nous n'avons pas été payés en 2007»
Les premiers «cercles de qualité» ont été ouverts en 1998 dans le canton de Fribourg, à l'initiative de la Société des pharmaciens, d'un groupe de médecins et de quatre assureurs (CSS, Groupe Mutuel, Helsana et Visana). Pharmacien à Romont, Michel Buchmann est une des chevilles ouvrières de ce modèle actuellement refusé par santésuisse.
Qu'est-ce que les caisses maladie ne veulent plus vous payer?
Michel Buchmann: Un travail considérable, avec le développement d'un programme informatique onéreux. Celui-ci met à disposition des médecins des «profils de prescription» des médicaments. Ces profils permettent ensuite la discussion critique sur les médicaments prescrits au sein des cercles de qualité. Avec des économies jusqu'à 200 000 francs par année et par médecin!
Plus concrètement, quel travail devez-vous fournir?
Les cercles de qualité ont lieu quatre à cinq fois par an, à raison de trois heures chaque fois, en présence de 5 ou 7 médecins. Cela nécessite plusieurs heures de préparation pour le pharmacien, car les médecins présents exigent un haut niveau de qualité.
Et ce travail était rémunéré?
Oui, à raison de 100 francs de l'heure pour le pharmacien, avec un plafond fixé en accord avec les assureurs. Les médecins, eux, recevaient un dédommagement de 200 à 250 francs par soirée. Au total, le pharmacien y gagnait quelques milliers de francs par an. En comparaison avec les économies démontrées, les caisses étaient largement gagnantes.
Sans argent, allez-vous abandonner les cercles de qualité?
En 2007, nous n'avons rien reçu. Malgré cela, nous avons décidé de continuer en 2008. Ce serait trop bête de renoncer à un modèle qui marche et qui est passionnant. Mais il est lourd, et je doute que les pharmaciens et les médecins soient prêts à continuer longtemps sans la reconnaissance et le respect de la part des assureurs.
Propos recueillis par Patrice Favre
Pour le socialiste fribourgeois Jean-François Steiert, investir dans les «cercles de qualité» est hautement rentable et il serait regrettable d'y renoncer. Vincent Murith
LaLiberté.ch, Juin 2008